24.02.2012
Poutine reste. mais qu'est-ce qui change, alors?
Qu'ils soient officiels ou non, les sondages sont unanimes : la cote de Poutine est en train de remonter et il peut espérer passer la barre des 50% dès le premier tour des élections, le 4 mars prochain. Certains sociologues et analystes en Russie le verraient bien échouer d'un cheveu, histoire de provoquer un deuxième tour et de donner des allures d'élection plus disputée à l'élection. Franchement, c'est difficile à croire et peu conforme aux coutumes politiques et à la psychologie du personnage : Poutine n'aime pas perdre, surtout s'il est mis au défi. Tout sera fait pour marquer la force retrouvée, on peut être tranquille à ce sujet.
Et même si l'élection devait attendre jusqu'au second tour, l'issue ne fait guère de doute. Il y a eu Poutine 1 (président de 2000 à 2008), puis Poutine 2 (premier ministre de 2008 à 2012). La question est de savoir si l'on peut attendre des changements de Poutine 3 (président de 2012 à ...) ?
Jusqu'aux élections parlementaires de décembre, Poutine ne prévoyait visiblement aucun changement substantiel. Pas de nouvelle idée, pas même de programme présenté aux électeurs, au Kremlin , où l'on gouverne en multipliant les sondages et les enquêtes d'opinion, on croyait à l'évidence que la consolidation des acquis suffirait. Pour avoir assisté à de longues discussions avec Vladimir Poutine à la table du club Valdaï en novembre passé, j'ai été frappé par l'absence de nouvelles perspectives ou propositions auxquelles il nous avait habitué les années précédentes.
Depuis lors, il est devenu évident que des changements seraient indispensables. Même s'ils ne sont pas majoritaires, ceux qui font la richesse du pays le réclament. Gagner les élections ne sera pas le plus difficile. Les problèmes commenceront ensuite. Sur quoi peut-il donc offrir quelques perspectives de changement ? Ces prochaines semaines te ces prochains mois, il y a quelques éléments à tenir à l'œil. Limitons nous à trois d'entre eux :
- Le premier est le sort de Dimitri Medvedev. L'actuel président a été présenté dès septembre comme futur premier ministre. Cette rocade n'a pas été digérée par de très nombreux Russes et plus encore que les fraudes électorales, c'est cette confiscation du pouvoir, et le cynisme qui l'accompagne qui ont révolté les électeurs de la classe moyenne naissante. Dès lors, Dimitri Medvedev est devenu un boulet pour Poutine. Et la nomination d'une nouvelle figure à la tête du gouvernement apporterait sans doute de l'oxygène au régime. Dans un tel contexte, Medvedev pourrait se voir confier un rôle dans le système judiciaire par exemple, un domaine qu'il affectionne et où il pourrait poursuivre, au moins formellement, ses efforts de mise en place d'un Etat de droit. Poutine a néanmoins la réputation de ne jamais lâcher ceux qui ont travaillé avec ou pour lui, on l'a observé à de très nombreuses reprises. Dès lors, le changement pourrait se produire aussi après quelques mois d'exercice. Mais symboliquement, Medvedev a perdu beaucoup de son crédit, il est déconsidéré même chez ses anciens partisans pour s'être prêté à un jeu humiliant. Et son apport à l'équipe dirigeante est devenu négatif.
- Le parti Russie Unie fait lui aussi partie du passif encombrant. Simple bras politique de l'Etat et de l'administration, sans véritable idéologie ni programme, il est désormais irréformable. «Russie Unie» doit être la septième ou huitième formule de parti du pouvoir inventée depuis 1991, il va falloir inventer autre chose. Un nouveau Front patriotique englobant plusieurs formations? Une alliance recomposée? C'est certainement une des réflexions en cours dans les cabinets du Kremlin. D'elle dépend aussi la possibilité d'organiser de nouvelles élections anticipées, car il serait plus que risqué pour le pouvoir de se présenter une nouvelle fois sous les couleurs déteintes du parti actuel.
- Les institutions. C'est le terrain le plus aisé et le plus favorable puisque c'est aussi la cible des revendications de l'opposition: réintroduction d'une forme d'élection directe des gouverneurs, réforme de l'élection au parlement (225 sièges à la proportionnelle, 225 à la majoritaire par circonscription), projet de référendum, les idées ont déjà commencé à fuser comme autant de ballons d'essai du régime. Plus de démocratie, plus de partage du pouvoir avec les élites urbaines et économiques montantes. Ici l'objectif est stratégique: il faut tenter de renforcer la légitimité du régime. Faute de quoi sa stabilité peut être rapidement ébranlée.
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15.02.2012
Pourquoi l'opposition russe ne peut pas gagner
Peu importent les chiffres précis, il y a eu foule sur les places moscovites durant les grands rassemblements de décembre et de février. Et on peut parier qu'ils seront très nombreux encore lors de la prochaine démonstration de force annoncée pour le 26 février prochain. Cette mobilisation qui, c'est un point important, ne se limite pas à Moscou mais affecte aussi les provinces, est sans le moindre doute possible le développement le plus important de ces dernières années. La Russie bouge, la Russie évolue. Après une vingtaine d'années marquées par l'amertume, la dépression puis l'indifférence, c'est un changement essentiel. Durant ces dernières années, plus personne ne croyait à l'action ou même à la politique. Cette dernière est de retour. Avec dignité et l'humour en prime ; chacune de ces manifestations est un spectacle : on y moque les déclarations du régime, on s'auto-caricature, on se déguise. Et quand les autorités expliquent qu'Il « ne faudrait pas faire trop tanguer le bateau » (Russie, nda), les banderoles répondent : « ne faites pas tanguer la barque les gars, les rats ont la nausée ».
Est-ce pour autant une révolution ? Fascinés par les analogies rapides avec le monde arabe (Facebook, etc...) et parfois aussi aveuglés par leurs rêves secrets, certains observateurs et journalistes sont prompts à le prétendre. Disons le tout net : si c'était le cas, ce serait une première historique : une Révolution qui démarre en décembre, prend ses vacances pour les Fêtes de fin d'année, puis revient à la rentrée ? Du jamais vu ! J'en connais qui auraient rêvé de voir les bolchéviques filer en Suisse ou en Egypte pour se reposer en 1917...
Le grand mouvement de l'Hiver Russe est d'abord un réveil : celui de la classe moyenne. De cette classe moyenne précisément née sous le règne de Poutine et de Medvedev grâce aux bénéfices du pétrole, du gaz, des matières premières et à une politique économique efficace. Après dix ans de croissance rapide, cette nouvelle couche sociale, très importante dans les grandes villes, ne se satisfait plus de l'arbitraire et de l'inertie ambiants. Elle ne veut plus se contenter de s'enrichir en silence, elle veut être écoutée, respectée, elle veut participer à l'exercice du pouvoir. Ses revendications sont limpides : ce ne sont pas les hausses de prix du pain ou de l'essence qu'elle critique, mais le jeu cynique de l'échange de postes à la tête du pouvoir, la fraude électorale, et la corruption. En un mot, le mouvement se bat pour être respecté. Il est question de dignité et de partage du pouvoir.
Mais la classe moyenne, l'histoire l'a assez montré, ne se laisse pas non plus résumer à un seul courant politique. Et de ce point de vue, les manifestants n'ont pas (encore) la capacité de présenter une alternative majoritaire lors d'une élection. Le catalogue du front du refus couvre toutes les tendances et leurs contraires. On y trouve aussi bien des opposants de toujours qui ne voudraient surtout pas exercer le pouvoir (Ziouganov et ses communistes), des anarchistes, des groupuscules d'extrême-gauche ou des nationaux-bolchéviques (Udaltsov, Limonov), des stars mondaines (Xenia Sobtchak, l'équivalent russe de Paris Hilton), des intellectuels compétents (Yavlinski, Ryjkov), des marionnettes de l'Occident (Nemtsov), des caractériels inquiétants (Jirinovski), un oligarque symbolisant le pillage des années 1990 (Prokhorov : Courchevel, c'est lui...) ou un blogger héros de la lutte anti-corruption formé aux techniques de contestations modernes (Alexei Navalny, qui vient d'être nommé au conseil d'administration d'Aeroflot, contrôlée à 51% par l'Etat...). Dans ces conditions, comme me le disait un de mes meilleurs amis, le problème du pouvoir ce sont les foules dans la rue, mais le problème des foules dans la rue, ce sont les gens sur leur tribune.
Impossible en effet d'imaginer une coalition aussi hétéroclite gérant le pouvoir dans un pays comme la Russie. Et au moment de voter, le 4 mars, date du premier tour, on peut parier que pas mal de Russes se poseront la question : imagine-t-on réellement un de ces leaders de l'opposition gérer une crise internationale, une guerre au Moyen-Orient par exemple, ou un effondrement économique ?
Au jour de l'élection, le meilleur argument de Poutine sera encore son opposition. Mais dès le lendemain, il lui faudra donner de véritables signes de changement, s'il veut espérer consolider le régime. On le voit déjà s'y préparer. « Russie Unie » et Medvedev ont du souci à se faire. On y reviendra.
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